vendredi 15 décembre 2017

extrait du Journal - Raphaël Sarlin-Joly, J’habite quand il me plait un chemin ténébreux


« Je m’étais dit que je ferais mieux de fumer une cigarette ou de grignoter pour me donner une conscience, j’étais descendu sur le quai acheter de l’omoul vendu par trois babouchkas probablement aussi vieilles que la locomotive elle-même, qui éternelles avaient dû connaître le prolongement de la ligne vers Tchita en 1903, et alors que je m’approchais des trois Moires à l’omoul, avant même les haut-parleurs crachotés c’est la terre tremblée du drum-drum-drum des roues, le quai déserté, seulement frissonné par un tumulte qui court de caténaire en caténaire, le long des câbles, la musique de son halètement, qui me préviennent de l’arrivée d’un train, quai numéro un, avant même la motrice apparue dans un bruit de rideau de fer qui éternue quand on jette un type contre au gré d’un affron-tement de rue, la musique de son halètement, alors que les essieux médusés lancent des hurlements de désespoir en s’immobilisant face au quai, ce n’est pas celui que j’at-tends, tant mieux, cela laissera plus de temps pour se livrer à l’haruspicine dans l’omoul fumé, alors que se disperse la cohue clairsemée dans la gare confuse d’étoffes remuées, quelques-uns jettent un furtif coup d’œil, moi non, je ne regarde personne, comme si mon regard dérapait sur le sol luisant, comme si l’ignorance délibérée permettait de dissoudre dans la fraîcheur de l’air les derniers voyageurs, alors que le train dégringolé repart en abandonnant derrière lui les scories d’un silence d’acier(...) ».

Raphaël Sarlin-Joly,
J’habite quand il me plait un chemin ténébreux (extrait)
paru dans Jdmp n°6, 2017

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