dimanche 13 août 2017

cadran terrestre n°19 : "Bien que ma jeunesse ait connu l'Orient semblable à un vieil Arabe..."

Bien que ma jeunesse ait connu l’Orient semblable à un vieil Arabe sur son âne dans l’invincible sommeil de l’Islam, les deux cent mille habitants du Caire sont devenus quatre millions, Bagdad remplace par les canots automobiles ses nasses de roseaux et de bitume où pêchaient ses paysans babyloniens, et les portes en mosaïque de Téhéran se perdent dans la ville, comme la porte Saint-Denis. L’Amérique connaît depuis longtemps les villes-champignons — mais ses villes-champignons n’effaçaient pas une autre civilisation, ne symbolisaient pas la métamorphose de l’homme.

Que la terre n’ait jamais changé à ce point en un siècle (sauf par la destruction) chacun le sait. J’ai connu les moineaux qui attendaient les chevaux des omnibus au Palais-Royal — et le timide et charmant commandant Glenn, retour du cosmos ; la ville tartare de Moscou, et le gratte-ciel pointu de l’Université ; tout ce que le petit chemin de fer à la cheminée en tulipe, si bien astiqué de la gare de Pennsylvanie, évoquait de la vieille Amérique, et tout ce que le gratte-ciel de Panamerican appelle de la neuve. Depuis combien de siècle une grande religion n’a-t-elle secoué le monde ? Voici la première civilisation capable de conquérir toute la terre, mais non d’inventer ses propres temples, ni ses tombeaux.

Aller en Asie, naguère, c’était pénétrer avec lenteur dans l’espace et dans le temps conjugués. L’Inde après l’Islam, la Chine après l’Inde, L’Extrême-Orient après l’Orient ; les vaisseaux de Sinbad abandonnés à l’écart d’un pont des Indes dans le soir qui tombe, et après Singapour, à l’entrée de la mer de Chine, les premières jonques comme des sentinelles.

Je reprends, par ordre des médecins, cette lente pénétration, et regarde le bouleversement qui a empli ma vie sanglante et vaine, comme il a bouleversé l’Asie, avant de retrouver, au-delà de l’océan, Tokyo où j’envoyai la Vénus de Milo, Kyoto méconnaissable, Nara presque intacte malgré son temple incendié — retrouvées naguère après un jour d’avion — et la Chine que je n’ai pas revue. « Jusqu’à l’horizon, l’Océan glacé, laqué, sans sillages… » Je retrouve devant la mer la première phrase de mon premier roman, et, sur le bateau, le cadre aux dépêches où l’on afficha, il y a quarante ans, celle qui annonçait le retour de l’Asie sans l’Histoire : « La grève générale est proclamée à Canton. »

Que répond donc ma vie à ces dieux qui se couchent et ces villes qui se lèvent, à ce fracas d’action qui vient battre le paquebot comme s’il était le bruit éternel de la mer, à tant d’espoirs vains et d’amis tués ? C’est le temps où mes contemporains commencent à raconter leurs petites histoires.

André Malraux, Le Miroir des Limbes (I, Antimémoires) 
p.10-13 éd. Gallimard coll. Folio