lundi 12 juin 2017

cadran terrestre n°15 : "En sortant de Dunwich, mon chemin longea d’abord les ruines..."

En sortant de Dunwich, mon chemin longea d’abord les ruines du monastères des franciscains puis quelques champs et un maigre bois de récente date, de toute évidence délaissé, où pins rampants, bouleaux et touffes de genêts poussaient si drus que je ne progressais plus qu’à grand-peine. Je songeais déjà à rebrousser chemin lorsque, soudain, la lande s’ouvrit devant moi. Entre mauve pâle et pourpre profond, elle s’étendait vers l’ouest, et la trace blanche d’une sente la traversait en serpentant doucement. Egaré parmi les pensées qui tournoyaient dans ma tête et comme hébété par la floraison exubérante, j’avançai sur la claire piste sablonneuse jusqu’au moment où, à ma surprise pour ne pas dire à ma frayeur, je me retrouvai devant le même petit bois délaissé d’où j’étais sorti environ une heure ou peut-être bien une éternité auparavant, comme il me semblait bien à présent. Tandis que je marchais, le seul point fixe d’orientation dans cette lande sans arbres, une très curieuse villa, flanquée d’une tour complètement vitrée qui me rappela bêtement Ostende, s’était encore et encore présentée - mais je ne m’en avisai qu’au bout d’un moment - sous un angle totalement inattendu, tantôt proche tantôt plus éloignée, tantôt à ma gauche, tantôt à ma droite, une fois même, la tour était passée en clin d’oeil, comme si elle avait roqué, d’un côté de la maison à l’autre, à croire que j’avais soudain sous les yeux non plus la villa réelle mais son reflet. Et ma conclusion était encore accentuée du fait que que les panneaux de signalisation aux embranchements et aux bifurcations, ainsi que je l’avais constaté en cours de route avec une irritation croissante, ne portaient aucune inscription mais uniquement, à la place des indications de lieux ou de distances, une flèche muette pointant dans telle ou telle direction. Si l’on suivait son instinct, on s’apercevait immanquablement au bout d’un moment que le chemin s’écartait toujours davantage du but que l’on visait. Piquer droit devant soi, à travers la lande, n’était guère envisageable à cause des touffes ligneuses se bruyères qui montaient jusqu’à hauteur de genoux, et je n’eus donc d’autre choix que de rester sur les chantiers sablonneux courbes et de tâcher d’enregistrer aussi précisément que possible les moindres changements de perspective. Parcourant ce territoire, que l’on ne pouvait sans doute embrasser du regard que du haut de la chaire vitrée de la villa belge, il m’arriva aussi, à plusieurs reprises, de rebrousser chemin sur une longue distance, et ce faisant, je me trouvai plongé au bout du compte dans un état de panique croissante. Le ciel bas couleur du plomb, le violet maladif de la lande qui finissait par vous troubler la vue, le silence bruissant dans les oreilles comme lorsqu’on écoute la mer dans un coquillage, les mouches qui ne cessaient de m’assaillir, tout cela me paraissait angoissant et horrible. Je ne saurais dire combien de temps j’ai passé à errer de la sorte, dans cette disposition d’esprit, ni comment je m’en suis finalement sorti. Toujours est-il que je me suis soudain retrouvé dehors, sur la grand-route, sous un chêne, voilà ce que je me rappelle, et que l’horizon tournoyait autour de moi comme si je venais de sauter d’un carrousel. Des mois après cette aventure qui m’est restée incompréhensible à ce jour, je suis retourné en rêve sur la lande de Dunwich, et j’ai arpenté, une fois encore, les sentiers inextricablement entrelacés, et une fois encore, je n’ai pas réussi à échapper à ce jardin labyrinthique qui me semblait avoir été aménagé spécialement pour moi.

W. G. Sebald, Les anneaux de Saturne
p. 201-204, éd. Actes Sud

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