jeudi 11 mai 2017

cadran terrestre n°13 : " Quand Iinuma fut sorti, il resta devant la fenêtre..."

    Quand Iinuma fut sorti, il resta devant la fenêtre ouverte à regarder, flottant sur l'eau du lac, le reflet admirable de la colline aux érables nouvellement parée de la verdure des feuilles fraîchement écloses. Tout près de la fenêtre, le feuillage du zelkova était si dense qu'il lui fallait se pencher pour apercevoir l'endroit au pied de la colline où la dernière des neufs chutes d'eau plongeait dans son bassin. Le long des bords de la pièce d'eau, la surface était recouverte de touffes vert pâle de cabombas. Les nénuphars jaunes n'avaient pas encore fleuri ; mais aux angles du pont de pierre qui enjambait en zigzag une allée proche du salon de réception, des iris poussaient leurs inflorescences blanc et violacé hors du fourreau pointu de leur feuillage vert.

    Son oeil fut attiré par le dos irisé d'un scarabée qui, après s'être tenu sur le rebord de la fenêtre, s'avançait maintenant carrément dans la chambre. Deux raies d'un rouge cramoisi couraient le long de sa carapace ovale où brillaient le vert et l'or. On le voyait agiter prudemment ses antennes avant de poursuivre sa marche en avant sur les petites dents de scie de ses pattes qui rappelaient à Kiyoaki de minuscules outils de bijoutier. Au milieu des remous dissolvants du temps, n'était-il pas absurde que cette tache minuscule de couleur richement concentrée demeurât en sécurité dans un monde à elle ? peu à peu, cette scène le fascina. Petit à petit, le scarabée continuait à se faufiler, corps chatoyant qui s'approchait de lui comme si son cheminement sans but avait enseigné que, dans la traversée d'un monde en changement perpétuel, l'unique chose qui importe était de rayonner de beauté. Et si lui-même allait mesurer selon ces données la valeur de l'armure protectrice de ses sentiments ? D'un point de vue esthétique, était-elle aussi impressionnante que celle de ce scarabée ? Et était-elle assez solide pour offrir un bouclier aussi bon que le sien ?

    En cet instant, il fut près de se convaincre que tout ce qui entourait ce scarabée - les feuillages, l'azur du ciel, les nuages, les tuiles des toits - n'était là que pour servir cet insecte qui était lui-même le pivot, le noyau de l'univers.

Yukio Mishima, La mer de la fertilité (t.1, Neige de Printemps)
p.173-174, éd. Quarto Gallimard

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