samedi 13 mai 2017

extrait du Journal - Géry Lamarre, Forêt IX


 Barisaa


Arpentant toutes ces forêts
chuchotant à leur coeur
dans le creux
de certains troncs
j’ai déposé
en geste de voeux
des magies de papier

sollicitations
aumônes
offrandes
qu’elles s’infusent dans les rhizomes du monde
devenant fumure pour notre humanité

Géry Lamarre, Forêt IX (extrait du recueil Errer vents et forêtsparu dans Jdmp n°4, 2016

jeudi 11 mai 2017

cadran terrestre n°13 : " Quand Iinuma fut sorti, il resta devant la fenêtre..."

    Quand Iinuma fut sorti, il resta devant la fenêtre ouverte à regarder, flottant sur l'eau du lac, le reflet admirable de la colline aux érables nouvellement parée de la verdure des feuilles fraîchement écloses. Tout près de la fenêtre, le feuillage du zelkova était si dense qu'il lui fallait se pencher pour apercevoir l'endroit au pied de la colline où la dernière des neufs chutes d'eau plongeait dans son bassin. Le long des bords de la pièce d'eau, la surface était recouverte de touffes vert pâle de cabombas. Les nénuphars jaunes n'avaient pas encore fleuri ; mais aux angles du pont de pierre qui enjambait en zigzag une allée proche du salon de réception, des iris poussaient leurs inflorescences blanc et violacé hors du fourreau pointu de leur feuillage vert.

    Son oeil fut attiré par le dos irisé d'un scarabée qui, après s'être tenu sur le rebord de la fenêtre, s'avançait maintenant carrément dans la chambre. Deux raies d'un rouge cramoisi couraient le long de sa carapace ovale où brillaient le vert et l'or. On le voyait agiter prudemment ses antennes avant de poursuivre sa marche en avant sur les petites dents de scie de ses pattes qui rappelaient à Kiyoaki de minuscules outils de bijoutier. Au milieu des remous dissolvants du temps, n'était-il pas absurde que cette tache minuscule de couleur richement concentrée demeurât en sécurité dans un monde à elle ? peu à peu, cette scène le fascina. Petit à petit, le scarabée continuait à se faufiler, corps chatoyant qui s'approchait de lui comme si son cheminement sans but avait enseigné que, dans la traversée d'un monde en changement perpétuel, l'unique chose qui importe était de rayonner de beauté. Et si lui-même allait mesurer selon ces données la valeur de l'armure protectrice de ses sentiments ? D'un point de vue esthétique, était-elle aussi impressionnante que celle de ce scarabée ? Et était-elle assez solide pour offrir un bouclier aussi bon que le sien ?

    En cet instant, il fut près de se convaincre que tout ce qui entourait ce scarabée - les feuillages, l'azur du ciel, les nuages, les tuiles des toits - n'était là que pour servir cet insecte qui était lui-même le pivot, le noyau de l'univers.

Yukio Mishima, La mer de la fertilité (t.1, Neige de Printemps)
p.173-174, éd. Quarto Gallimard

lundi 8 mai 2017

Un mini-entretien répondant à vos questions

Pour compléter certaines informations, en réunir d’autres, sur la très complète revue Terre à ciel, voici un lien de présentation.
Merci, à la complicité de Roselyne Sibille. Et à Julie pour son aide.

Ici, une question — le reste au lien suivant : https://www.terreaciel.net/Revue-Jdmp-Journal-de-mes-Paysages#.WRFjIVLpMb0

Comment s’est formé votre duo, votre ligne éditoriale ?

• Martin et moi nous étions rencontrés suite à ma découverte de sa poésie (en ligne) et l’amitié que nous avons noué, la volonté de partager plus que de simples lectures, de développer une vision de la poésie, nous a amené à réfléchir à la création d’une revue de poésie singulière, ce fut alors l’élaboration de Jdmp…(Pierre)

• On était pas forcément attirés par ce genre de sujets à la base, on recherchait plutôt des concepts autour d’une forme d’expression abstraite de la langue. Mais ça manquait de conviction et on craignait de manquer de moyens par rapport aux idées avancées. Et on se questionnait sur la nécessité de dire quelque chose : de dire et faire dire les contributeurs au sujet du réel et d’eux-mêmes. Nous en avons parlé dans un café près des Halles à Paris.(Martin)

extrait du Journal - Elise Frixtalon, Fuites ultimes, les iles de la dispersion


« Nous sommes ce que nous sommes parce que nous partons. Nous désertons, chargés de romances. Nous emportons notre mélancolie vers un ailleurs. Nous mangeons nos morts. Nous les recrachons comme nous faisons l’amour. Nous nous réfugions sur des plages sans histoire sans sable sans identité. Nos villes sont faites de poussière et d’alcools puissants. Pertes et brumes. F(r)ictions nocturnes. Dispersion. Quelques échos des poèmes de Lorca résonnent dans une salle de théâtre. En pleine obscurité, alors que de fines maquettes de bois s’imaginent voler -nous ne sommes pas dans l’abstrait, dans l’idée du vol comme d’autres ont détaillé l’idée d’une fleur avec un talent fou, non, nous songeons au vol « pour de vrai » -, pendant ce temps donc, nous fuyons. Notre objectif : trouver la musique des brisures. Une forêt de déplacements et d’harmonies. Partout sur cette terre, nous ne faisons que partir, funambules. Nos yeux se sont tournés vers un ciel argentin. Pieds caressant les ruelles de la Boca, reconnaissant ses sons, ses rumeurs, ses cris marqués d’or et d’azur. Pedro de Mendoza fonda-t-il en 1536 la ville de Santa María de los Buenos Ayres dans ce qui aujourd’hui constitue l’un des cœurs incandescents de la capitale ? Où commence Buenos Aires et où s’achève-t-elle sinon dans les espoirs de ces hommes et de ces femmes qui n’ont cessé d’atteindre les rives du Río de la Plata ? Ce sont près de cinq siècles de mouvements, de départs, d’arrivées, de déchirures et de tissages. Depuis le pont Nicolás Avellaneda qui flirte avec le transbordeur éponyme, la Boca donne à voir ses multiples visages. »

Elise Frixtalon, Fuites ultimes, les îles de la dispersions (extrait)
paru dans le Jdmp n°2, 2014

mercredi 3 mai 2017

cadran terrestre n°12 : "comme je regardais le monde, et comme j'écoutais l'été obscur des cris..."

Comme je regardais le monde, et comme j’écoutais
l’été obscur des cris,
Et comme, couvert de l’aile illuminée du monde,
J’animais pour L’épandre cette odorante Cause où
je m’étais patiemment surpris,
il me vint une voix dominant le plus sombre
Matin de pluie ou compagnon de mon ombre.
L’aube à peine éclairait Midi ; or Midi pâlissait
à peine.
C’était sur la Terre partout la Terre souveraine.
Une forêt limpide fuyait
Sur les dons limpides du Soleil secret.
Nous ne nous dispersions dans l’empire du jour,
Le jour fidèle ne soufflait de son amour
Que pour mieux célébrer, nuit claire, ta tendresse,
Ô principielle fleur, la Nuit — et la Nuit cesse,
Ô Parole luisante, le Lieu même, l’écho de lumière
où tu luis !
Quand je me retournai vers l’Arbre, enté sur la
splendeur nouvelle des Hauteurs,
Je vis qu’il grandissait au milieu de si belles
Feuilles que dans son chant elles s’appelaient fleurs.

Pierre Oster, Paysage du Tout
p.44-45, éd. Gallimard