vendredi 7 avril 2017

cadran terrestre n°11 : "comment le peintre ou le poète seraient-ils autre chose que..."

Comment le peintre ou le poète seraient-ils autre chose que leur rencontre avec le monde ? De quoi parleraient-ils ? De quoi même l'art abstrait parlerait-il, sinon d'une certaine manière de nier ou de refuser le monde ? L’austérité, la hantise des surfaces et des formes géométriques ont encore une odeur de vie, même s'il s'agit d'une vie honteuse ou désespérée. La peinture réordonne le monde prosaïque et fait, si l'on veut, un holocauste d'objets comme la poésie fait brûler le langage ordinaire. Mais, quand il s'agit d'oeuvres qu'on aime à revoir ou à relire, le désordre est toujours un autre ordre, un nouveau système d'équivalence exige ce bouleversement, non pas n'importe lequel et c'est au nom d'un rapport plus vrai entre les choses que leurs liens ordinaires sont dénoués.

Merleau-Ponty, La prose du monde 
p. 89-90, éd. Gallimard, coll. Tel