jeudi 21 septembre 2017

extrait inédit - Émilie Notard, TeK km 23,40

TeK km 23,40 *
enlasse-moi berlin
cela fait trop longtemps que
je ne t’ai pas écrit
enlasse-moi et serre-moi fort
dans tes grands bras d’eau
tes caresses de grues et de greniers
enlasse-moi ennivre-moi
de tes parfums portuaires
noch riechst du nach
mehl, öle,
getreide, tabak
und zucker
**
marina emmène-moi
en bleu et blanc bateau
sur tes reflets de plume
tachés d’æncre et d’orage

* TeltowKanal (canal de Teltow) au kilomètre 23,40
** tu sens encore / la farine, les huiles, / les céréales, le tabac / et le sucre



©Émilie Notard, poème et photographie
contribution inédite, 2017

dimanche 13 août 2017

cadran terrestre n°19 : "Bien que ma jeunesse ait connu l'Orient semblable à un vieil Arabe..."

Bien que ma jeunesse ait connu l’Orient semblable à un vieil Arabe sur son âne dans l’invincible sommeil de l’Islam, les deux cent mille habitants du Caire sont devenus quatre millions, Bagdad remplace par les canots automobiles ses nasses de roseaux et de bitume où pêchaient ses paysans babyloniens, et les portes en mosaïque de Téhéran se perdent dans la ville, comme la porte Saint-Denis. L’Amérique connaît depuis longtemps les villes-champignons — mais ses villes-champignons n’effaçaient pas une autre civilisation, ne symbolisaient pas la métamorphose de l’homme.

Que la terre n’ait jamais changé à ce point en un siècle (sauf par la destruction) chacun le sait. J’ai connu les moineaux qui attendaient les chevaux des omnibus au Palais-Royal — et le timide et charmant commandant Glenn, retour du cosmos ; la ville tartare de Moscou, et le gratte-ciel pointu de l’Université ; tout ce que le petit chemin de fer à la cheminée en tulipe, si bien astiqué de la gare de Pennsylvanie, évoquait de la vieille Amérique, et tout ce que le gratte-ciel de Panamerican appelle de la neuve. Depuis combien de siècle une grande religion n’a-t-elle secoué le monde ? Voici la première civilisation capable de conquérir toute la terre, mais non d’inventer ses propres temples, ni ses tombeaux.

Aller en Asie, naguère, c’était pénétrer avec lenteur dans l’espace et dans le temps conjugués. L’Inde après l’Islam, la Chine après l’Inde, L’Extrême-Orient après l’Orient ; les vaisseaux de Sinbad abandonnés à l’écart d’un pont des Indes dans le soir qui tombe, et après Singapour, à l’entrée de la mer de Chine, les premières jonques comme des sentinelles.

Je reprends, par ordre des médecins, cette lente pénétration, et regarde le bouleversement qui a empli ma vie sanglante et vaine, comme il a bouleversé l’Asie, avant de retrouver, au-delà de l’océan, Tokyo où j’envoyai la Vénus de Milo, Kyoto méconnaissable, Nara presque intacte malgré son temple incendié — retrouvées naguère après un jour d’avion — et la Chine que je n’ai pas revue. « Jusqu’à l’horizon, l’Océan glacé, laqué, sans sillages… » Je retrouve devant la mer la première phrase de mon premier roman, et, sur le bateau, le cadre aux dépêches où l’on afficha, il y a quarante ans, celle qui annonçait le retour de l’Asie sans l’Histoire : « La grève générale est proclamée à Canton. »

Que répond donc ma vie à ces dieux qui se couchent et ces villes qui se lèvent, à ce fracas d’action qui vient battre le paquebot comme s’il était le bruit éternel de la mer, à tant d’espoirs vains et d’amis tués ? C’est le temps où mes contemporains commencent à raconter leurs petites histoires.

André Malraux, Le Miroir des Limbes (I, Antimémoires) 
p.10-13 éd. Gallimard coll. Folio

dimanche 23 juillet 2017

cadran terrestre n°18 : "Mexican is not a noun or an adjective..."

to forty-six UC Santa Cruz students and
seven faculty arrested in Watsonville for
showing solidarity with two thousand
striking cannery workers who were mostly
Mexican women, October 27, 1985

“Mexican”
is not
a noun
or an
adjective


“Mexican”
is a life
long
low-paying
job


a check
mark on
a welfare
police
form


more than
a word
a nail in
the soul
but


it hurts
it points
it dreams
it offends
it cries


it moves
it strikes
it burns
just like
a verb

Francisco X. Alarcon, The Other Side of Night
University of Arizona Press

lundi 26 juin 2017

cadran terrestre n°17 : "J'ai rêvé l'autre soir d'îles plus vertes que le songe..."


La Guadeloupe mystique de Saint-John Perse
Invitation au voyage, Arte diffusion
Chroniqué par Loïc Cery

cadran terrestre n°16 : "Une richesse infinie, pensai-je, me tendait les bras. Un millier de thèmes dans une fleur de pommier..."

(...)
Endless wealth,
I thought,
held out its arms to me.
A thousand topics
in an apple blossom.
The generous earth itself
gave us life.
The whole world
became my garden !
But the sea
which no one tends
is also a garden
when the sun strikes it
and the waves
are wakened.
I have seen it
and so have you
when it puts all flowers
to shame.
Too, there are the starfish
stiffened by the sun
and other sea wrack
and weeds. We knew that
along with the rest of it
for we were born by the sea,
knew its rose hedges
to the very water’s brink.
There the pink mallow grows
and in their season
strawberries
and there, later,
we went to gather
the wild plum.
I cannot say
that I have gone to hell
for your love
but often
found myself there
in your pursuit.

*

(…)
Une richesse infinie,
pensai-je,
me tendait les bras.
Un millier de thèmes
dans une fleur de pommier.
La terre, en sa prodigalité,
Ne nous refusait rien.
Le monde entier
devint mon jardin !
Mais la mer
que nul n’entretient
est aussi un jardin
quand le soleil la frappe
et que ses vagues
s’éveillent.
Je l’ai vue
comme tu l’as vue
faire honte
à toutes les fleurs.
L’on trouve aussi l’étoile de mer
séchée par le soleil
et d’autres laisses marines,
des algues. Nous savions cela
comme tout le reste
car nés auprès de la mer,
nous connaissions ses haies de roses
jusqu’au bord même de l’eau.
Là poussent la mauve rose
et en leur saison
les fraises
et là, plus tard,
nous allâmes cueillir
la prune sauvage.
Je ne peux dire
que je suis allé en enfer
pour ton amour
mais souvent
m’y retrouvai
à ta poursuite.


W. C. Williams, Asphodèle
trad. Alain Pailler
p. 36-39, éd. Points

extrait du Journal - Paul Hadrien, 18 avril 2014, 15h30, Chemin de Chez les Roux

« Planter un chêne dans le sous-bois. Qu'il ait de l'air, et éviter les racines des acacias. Nos avis divergent, sur l'emplacement. Yves, mon père, me laisse finalement le choix. Ce sera là, pour moi, près de la clôture, et visible au loin, de l'entrée du jardin. Je creuse, aère la terre ; je retire les radicelles et cailloux. La terre est noire, collante. Au fond du trou, prêt à abattre un dernier coup de pioche, un caillou jaune, presque doré se démarque. La terre ne s'y accroche pas. Je me penche pour le ramasser : il tient tout juste dans ma paume ; il est plat, légèrement bombé d'un côté, anguleux de l'autre – trois arrêtes régulières – et le tour effilé, tranchant. Il pèse soudainement lourd. Trois mois plus tard – le chêne est planté, la vie circule à son aise dans ses ramures. Je reviens d'un séjour dans le Périgord. Le caillou, la pierre du 18 avril, selon l'analyse d'un archéologue rencontré aux Eyzies, n'est autre qu'une pointe Levallois, pointe de flèche taillée par un homme de Neandertal, entre -100 000 et -40 000 ans. »

Paul Hadrien, 18 avril 2014, 15h30
Chemin de Chez les Roux, Charentes Maritimes
paru dans le Jdmp n°2, 2015

lundi 12 juin 2017

cadran terrestre n°15 : "En sortant de Dunwich, mon chemin longea d’abord les ruines..."

En sortant de Dunwich, mon chemin longea d’abord les ruines du monastères des franciscains puis quelques champs et un maigre bois de récente date, de toute évidence délaissé, où pins rampants, bouleaux et touffes de genêts poussaient si drus que je ne progressais plus qu’à grand-peine. Je songeais déjà à rebrousser chemin lorsque, soudain, la lande s’ouvrit devant moi. Entre mauve pâle et pourpre profond, elle s’étendait vers l’ouest, et la trace blanche d’une sente la traversait en serpentant doucement. Egaré parmi les pensées qui tournoyaient dans ma tête et comme hébété par la floraison exubérante, j’avançai sur la claire piste sablonneuse jusqu’au moment où, à ma surprise pour ne pas dire à ma frayeur, je me retrouvai devant le même petit bois délaissé d’où j’étais sorti environ une heure ou peut-être bien une éternité auparavant, comme il me semblait bien à présent. Tandis que je marchais, le seul point fixe d’orientation dans cette lande sans arbres, une très curieuse villa, flanquée d’une tour complètement vitrée qui me rappela bêtement Ostende, s’était encore et encore présentée - mais je ne m’en avisai qu’au bout d’un moment - sous un angle totalement inattendu, tantôt proche tantôt plus éloignée, tantôt à ma gauche, tantôt à ma droite, une fois même, la tour était passée en clin d’oeil, comme si elle avait roqué, d’un côté de la maison à l’autre, à croire que j’avais soudain sous les yeux non plus la villa réelle mais son reflet. Et ma conclusion était encore accentuée du fait que que les panneaux de signalisation aux embranchements et aux bifurcations, ainsi que je l’avais constaté en cours de route avec une irritation croissante, ne portaient aucune inscription mais uniquement, à la place des indications de lieux ou de distances, une flèche muette pointant dans telle ou telle direction. Si l’on suivait son instinct, on s’apercevait immanquablement au bout d’un moment que le chemin s’écartait toujours davantage du but que l’on visait. Piquer droit devant soi, à travers la lande, n’était guère envisageable à cause des touffes ligneuses se bruyères qui montaient jusqu’à hauteur de genoux, et je n’eus donc d’autre choix que de rester sur les chantiers sablonneux courbes et de tâcher d’enregistrer aussi précisément que possible les moindres changements de perspective. Parcourant ce territoire, que l’on ne pouvait sans doute embrasser du regard que du haut de la chaire vitrée de la villa belge, il m’arriva aussi, à plusieurs reprises, de rebrousser chemin sur une longue distance, et ce faisant, je me trouvai plongé au bout du compte dans un état de panique croissante. Le ciel bas couleur du plomb, le violet maladif de la lande qui finissait par vous troubler la vue, le silence bruissant dans les oreilles comme lorsqu’on écoute la mer dans un coquillage, les mouches qui ne cessaient de m’assaillir, tout cela me paraissait angoissant et horrible. Je ne saurais dire combien de temps j’ai passé à errer de la sorte, dans cette disposition d’esprit, ni comment je m’en suis finalement sorti. Toujours est-il que je me suis soudain retrouvé dehors, sur la grand-route, sous un chêne, voilà ce que je me rappelle, et que l’horizon tournoyait autour de moi comme si je venais de sauter d’un carrousel. Des mois après cette aventure qui m’est restée incompréhensible à ce jour, je suis retourné en rêve sur la lande de Dunwich, et j’ai arpenté, une fois encore, les sentiers inextricablement entrelacés, et une fois encore, je n’ai pas réussi à échapper à ce jardin labyrinthique qui me semblait avoir été aménagé spécialement pour moi.

W. G. Sebald, Les anneaux de Saturne
p. 201-204, éd. Actes Sud

jeudi 1 juin 2017

cadran terrestre n°14 : "J’y étais poussé par mon goût du dépaysement..."

J’y étais poussé par mon goût du dépaysement : j'aimais à fréquenter ces barbares. Ce grand pays situé entre les bouches du Danube et celles de Borysthènes, triangle dont j’ai parcouru au moins deux côtés, compte parmi les régions les plus surprenantes du monde, du moins pour nous, hommes nés sur les rivages de la Mer Intérieure, habitués aux rivages purs et secs du sud, aux collines et aux péninsules. Il m’est arrivé là-bas d’adorer la déesse Terre, comme ici nous adorons la déesse Rome, et je ne parle pas tant de Cérès que d’une divinité plus antique, antérieure même à l’invention des moissons. Notre sol grec ou latin, soutenu partout par l’ossature des rochers, a l’élégance nette d’un corps mâle : la terre scythe avait l’élégance un peu lourde d’un corps de femme étendue. La plaine ne se terminait qu’au ciel. Mon émerveillement ne cessait pas en présence du miracle des fleuves : cette vaste terre vide n’était pour eux qu’une pente et qu’un lit. Nos rivières sont brèves ; on ne s’y sent jamais loin des sources. Mais l’énorme coulée qui s’achève ici en confus estuaires charriait les boues d’un continent inconnu, les glaces de régions inhabitables. Le froid d’un haut-plateau d’Espagne ne cède à aucun autre, mais c’était la première fois que je me retrouvais face à face avec le véritable hiver, qui ne fait dans nos pays que des apparitions plus ou moins brèves, mais qui là-bas s’installe pour de longues périodes de mois, et que, plus au nord, on devine immuable, sans commencement ni fin. Le soir de mon arrivée au camp, le Danube était une immense route de glace rouge, puis de glace bleue, sillonnée par le travail intérieur des courants de traces aussi profondes que celles des chars. Nous nous protégions du froid par des fourrures. La présence de cet ennemi impersonnel, presque abstrait, produisait une exaltation indescriptible, un sentiment d’énergie accrue. On luttait pour conserver sa chaleur comme ailleurs pour garder courage. A certains jours, sur la steppe, la neige effaçait tous les plans, déjà si peu sensibles ; on galopait dans un monde de pur espace et d’atomes purs. Aux choses les plus banales, les plus molles, le gel donnait une transparence en même temps qu’une dureté céleste. Tout roseau brisé devenait une flute de cristal. Assar, mon guide caucasien, fendait la glace au crépuscule pour abreuver nos chevaux. Ces bêtes étaient d’ailleurs un de nos points de contact les plus utiles avec les barbares : une espèce d’amitié se fondait sur des marchandages, des discussions sans fin, et le respect éprouvé l’un pour l’autre à cause de quelque prouesse équestre. Le soir, les feux de camp éclairaient les bonds extraordinaires des danseurs à la taille étroite, et leurs extravagants bracelets d’or.

Bien des fois, au printemps, quand la fonte des neige me permit de m’aventurer plus loin dans les régions de l’intérieur, il m’est arrivé de tourner le dos à l’horizon du sud, qui renfermait les mers et les iles connues, et à celui de l’ouest, où quelque part le soleil se couchait sur Rome, et de songer à m’enfoncer plus loin dans ces steppes ou par-delà ces contreforts du Caucase, vers le nord ou la plus lointaine Asie. Quels climats, quelle faune, quelle race d’hommes aurais-je découverts, quels empires ignorants de nous comme nous le sommes d’eux, ou nous connaissant tout au plus grâce à quelques denrées transmises par une longue succession de marchands et aussi rares pour eux que le poivre de l’Inde, le grain d’ambre des régions baltiques le sont pour nous ? A Odessos, un négociant revenu d’un voyage de plusieurs années me fit cadeau d’une pierre verte, semi-transparente, substance sacrée, parait-il, dans un immense royaume dont il avait au moins côtoyé les bords, et dont cet homme épaissement enfermé dans son profit n’avait remarqué ni les moeurs ni les dieux. Cette gemme bizarre fit sur moi le même effet qu’une pierre tombée du ciel, météore d’un autre monde. Nous connaissons encore assez mal la configuration de la terre. A cette ignorance, je ne comprends pas qu’on se résigne. (…)

Marguerite Yourcenar, Les Mémoires d'Hadrien
P. 57-59, éd. Gallimard coll. Folio

extrait du Journal - Martin Wable, Géopoésie (extrait)

« Avant il y avait certainement moi. Avant est devenu de plus en plus impénétrable, et tant mieux. Mieux c'est le soleil qui brille. La réverbération.

J'ai parlé. De ce que j'ai dit, je peux trouver d'où je suis venu. Mais il y a eu le sable. Mon œil se nettoie sur chaque grain de sable. Il est le sable, il reste le sable des millions de fois, et la pierre, elle, a décousu mes projets.

J'habite dans la pierre. Je ne le pensais pas, je m'y suis logé. Suis-je assez clair ?  »

Martin Wable, Géopoésie (extrait du recueil Géopoésie, 2015)
paru dans le Jdmp n°1, 2014

samedi 13 mai 2017

extrait du Journal - Géry Lamarre, Forêt IX


 Barisaa


Arpentant toutes ces forêts
chuchotant à leur coeur
dans le creux
de certains troncs
j’ai déposé
en geste de voeux
des magies de papier

sollicitations
aumônes
offrandes
qu’elles s’infusent dans les rhizomes du monde
devenant fumure pour notre humanité

Géry Lamarre, Forêt IX (extrait du recueil Errer vents et forêtsparu dans Jdmp n°4, 2016

jeudi 11 mai 2017

cadran terrestre n°13 : " Quand Iinuma fut sorti, il resta devant la fenêtre..."

    Quand Iinuma fut sorti, il resta devant la fenêtre ouverte à regarder, flottant sur l'eau du lac, le reflet admirable de la colline aux érables nouvellement parée de la verdure des feuilles fraîchement écloses. Tout près de la fenêtre, le feuillage du zelkova était si dense qu'il lui fallait se pencher pour apercevoir l'endroit au pied de la colline où la dernière des neufs chutes d'eau plongeait dans son bassin. Le long des bords de la pièce d'eau, la surface était recouverte de touffes vert pâle de cabombas. Les nénuphars jaunes n'avaient pas encore fleuri ; mais aux angles du pont de pierre qui enjambait en zigzag une allée proche du salon de réception, des iris poussaient leurs inflorescences blanc et violacé hors du fourreau pointu de leur feuillage vert.

    Son oeil fut attiré par le dos irisé d'un scarabée qui, après s'être tenu sur le rebord de la fenêtre, s'avançait maintenant carrément dans la chambre. Deux raies d'un rouge cramoisi couraient le long de sa carapace ovale où brillaient le vert et l'or. On le voyait agiter prudemment ses antennes avant de poursuivre sa marche en avant sur les petites dents de scie de ses pattes qui rappelaient à Kiyoaki de minuscules outils de bijoutier. Au milieu des remous dissolvants du temps, n'était-il pas absurde que cette tache minuscule de couleur richement concentrée demeurât en sécurité dans un monde à elle ? peu à peu, cette scène le fascina. Petit à petit, le scarabée continuait à se faufiler, corps chatoyant qui s'approchait de lui comme si son cheminement sans but avait enseigné que, dans la traversée d'un monde en changement perpétuel, l'unique chose qui importe était de rayonner de beauté. Et si lui-même allait mesurer selon ces données la valeur de l'armure protectrice de ses sentiments ? D'un point de vue esthétique, était-elle aussi impressionnante que celle de ce scarabée ? Et était-elle assez solide pour offrir un bouclier aussi bon que le sien ?

    En cet instant, il fut près de se convaincre que tout ce qui entourait ce scarabée - les feuillages, l'azur du ciel, les nuages, les tuiles des toits - n'était là que pour servir cet insecte qui était lui-même le pivot, le noyau de l'univers.

Yukio Mishima, La mer de la fertilité (t.1, Neige de Printemps)
p.173-174, éd. Quarto Gallimard

lundi 8 mai 2017

Un mini-entretien répondant à vos questions

Pour compléter certaines informations, en réunir d’autres, sur la très complète revue Terre à ciel, voici un lien de présentation.
Merci, à la complicité de Roselyne Sibille. Et à Julie pour son aide.

Ici, une question — le reste au lien suivant : https://www.terreaciel.net/Revue-Jdmp-Journal-de-mes-Paysages#.WRFjIVLpMb0

Comment s’est formé votre duo, votre ligne éditoriale ?

• Martin et moi nous étions rencontrés suite à ma découverte de sa poésie (en ligne) et l’amitié que nous avons noué, la volonté de partager plus que de simples lectures, de développer une vision de la poésie, nous a amené à réfléchir à la création d’une revue de poésie singulière, ce fut alors l’élaboration de Jdmp…(Pierre)

• On était pas forcément attirés par ce genre de sujets à la base, on recherchait plutôt des concepts autour d’une forme d’expression abstraite de la langue. Mais ça manquait de conviction et on craignait de manquer de moyens par rapport aux idées avancées. Et on se questionnait sur la nécessité de dire quelque chose : de dire et faire dire les contributeurs au sujet du réel et d’eux-mêmes. Nous en avons parlé dans un café près des Halles à Paris.(Martin)

extrait du Journal - Elise Frixtalon, Fuites ultimes, les iles de la dispersion


« Nous sommes ce que nous sommes parce que nous partons. Nous désertons, chargés de romances. Nous emportons notre mélancolie vers un ailleurs. Nous mangeons nos morts. Nous les recrachons comme nous faisons l’amour. Nous nous réfugions sur des plages sans histoire sans sable sans identité. Nos villes sont faites de poussière et d’alcools puissants. Pertes et brumes. F(r)ictions nocturnes. Dispersion. Quelques échos des poèmes de Lorca résonnent dans une salle de théâtre. En pleine obscurité, alors que de fines maquettes de bois s’imaginent voler -nous ne sommes pas dans l’abstrait, dans l’idée du vol comme d’autres ont détaillé l’idée d’une fleur avec un talent fou, non, nous songeons au vol « pour de vrai » -, pendant ce temps donc, nous fuyons. Notre objectif : trouver la musique des brisures. Une forêt de déplacements et d’harmonies. Partout sur cette terre, nous ne faisons que partir, funambules. Nos yeux se sont tournés vers un ciel argentin. Pieds caressant les ruelles de la Boca, reconnaissant ses sons, ses rumeurs, ses cris marqués d’or et d’azur. Pedro de Mendoza fonda-t-il en 1536 la ville de Santa María de los Buenos Ayres dans ce qui aujourd’hui constitue l’un des cœurs incandescents de la capitale ? Où commence Buenos Aires et où s’achève-t-elle sinon dans les espoirs de ces hommes et de ces femmes qui n’ont cessé d’atteindre les rives du Río de la Plata ? Ce sont près de cinq siècles de mouvements, de départs, d’arrivées, de déchirures et de tissages. Depuis le pont Nicolás Avellaneda qui flirte avec le transbordeur éponyme, la Boca donne à voir ses multiples visages. »

Elise Frixtalon, Fuites ultimes, les îles de la dispersions (extrait)
paru dans le Jdmp n°2, 2014

mercredi 3 mai 2017

cadran terrestre n°12 : "comme je regardais le monde, et comme j'écoutais l'été obscur des cris..."

Comme je regardais le monde, et comme j’écoutais
l’été obscur des cris,
Et comme, couvert de l’aile illuminée du monde,
J’animais pour L’épandre cette odorante Cause où
je m’étais patiemment surpris,
il me vint une voix dominant le plus sombre
Matin de pluie ou compagnon de mon ombre.
L’aube à peine éclairait Midi ; or Midi pâlissait
à peine.
C’était sur la Terre partout la Terre souveraine.
Une forêt limpide fuyait
Sur les dons limpides du Soleil secret.
Nous ne nous dispersions dans l’empire du jour,
Le jour fidèle ne soufflait de son amour
Que pour mieux célébrer, nuit claire, ta tendresse,
Ô principielle fleur, la Nuit — et la Nuit cesse,
Ô Parole luisante, le Lieu même, l’écho de lumière
où tu luis !
Quand je me retournai vers l’Arbre, enté sur la
splendeur nouvelle des Hauteurs,
Je vis qu’il grandissait au milieu de si belles
Feuilles que dans son chant elles s’appelaient fleurs.

Pierre Oster, Paysage du Tout
p.44-45, éd. Gallimard

vendredi 7 avril 2017

cadran terrestre n°11 : "comment le peintre ou le poète seraient-ils autre chose que..."

Comment le peintre ou le poète seraient-ils autre chose que leur rencontre avec le monde ? De quoi parleraient-ils ? De quoi même l'art abstrait parlerait-il, sinon d'une certaine manière de nier ou de refuser le monde ? L’austérité, la hantise des surfaces et des formes géométriques ont encore une odeur de vie, même s'il s'agit d'une vie honteuse ou désespérée. La peinture réordonne le monde prosaïque et fait, si l'on veut, un holocauste d'objets comme la poésie fait brûler le langage ordinaire. Mais, quand il s'agit d'oeuvres qu'on aime à revoir ou à relire, le désordre est toujours un autre ordre, un nouveau système d'équivalence exige ce bouleversement, non pas n'importe lequel et c'est au nom d'un rapport plus vrai entre les choses que leurs liens ordinaires sont dénoués.

Merleau-Ponty, La prose du monde 
p. 89-90, éd. Gallimard, coll. Tel

mercredi 29 mars 2017

cadran terrestre n°10 : "Je buvais du vin expédié d'Orvieto..."

Je buvais du vin expédié d’Orvieto dans de pansues bonbonnes de verre qui ballotent sur les camions, les unes petites, les autres très grosses enveloppées de paille ou de raphia. Les trompettes résonnaient dans les casernes et j’allais vers la Doire que le couchant glaçait de rose. Mon but était un petit café de joueurs d’une boule en bois de buis qu’on lance dans les prés et un plat, la polente aux grives. Je ruminais la fin des trésors que j’avais vus. Une dernier secret d’Aoste la claire, la veille, me fut livré ; en route, je tombai sur un essaim de vieux prêtres tannés par le soleil des montagnes, très dignes, leurs feutres noirs bien d’aplomb sur les oreilles velues. Ils avaient rendez-vous, tels des conjurés, au troisième étage d’une maison, à une session d’académie.

Maurice Chappaz
Grand Saint-Bernard
p.53, éd. Zoé

samedi 11 mars 2017

cadran terrestre n°9 : "J'aime mon pays..."


J’aime mon pays.
J’ai marché sous ses platanes,
j’ai dormi dans ses prisons.
Seuls dissipent mon cafard
son tabac et ses chansons.


Mon pays :
Bedrettine, Sinan, Younous Emré.
Les coupoles de plomb et les cheminées d’usine
sont l’oeuvre de mon peuple,
qui sait si bien rire de tout,
en douce.


Mon pays,
il est immense, mon pays,
on n’en finirait pas de le parcourir, vous semble-t-il.
Andrinople et Smyrne et Marache,
Trébizonde et Erzouroum.
Le plateau d’Erzouroum, je ne le connais que par ses chansons.
Et j’ai honte
de n’avoir jamais franchi le Taurus,
pour aller vers le sud,
vers les cueilleurs de coton.


Mon pays :
des trains et des chameaux, des Fords et des ânes chétifs,
des peupliers,
des saules,
une terre rougeâtres.


Mon pays :
ses forêts de sapins, ses eaux si douces,
ses lacs de montagne où nagent les truites
— truites d’un livre, sans écailles,
au corp d’argent qui rougeoie,
du lac d’Abant.


Mon pays :
les chèvres de la plaine d’Ankara,
l’éclat de leurs longs poils blonds et soyeux,
les grasses noisettes de Giressoun,
et les pommes d’Amassa,
aux joues rouges et au parfum de musc.


Et le olives,
et les figues,
et les melons,
et les raisins aux grappes bigarrées,
et les charrues de bois,
et les boeufs noirs.
Et puis,
les hommes de cette terre,
laborieux, honnêtes, courageux,
enfants admiratifs et joyeux,
devant tout ce qui est beau et ce qui est bon,
le ventre creux,
presque esclaves,
les hommes de ma terre…


Nâzim Hikmet, Paysages Humains
trad. Munevver Andaç 
p.366 - 367, éd. François Maspero

lundi 6 mars 2017

cadran terrestre n°8 : "Le seul véritable voyage..."


Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages, mais d'avoir d'autres yeux, de voir l'univers avec les yeux d'un autre, de cent autres, de voir les cent univers, que chacun d'eux voit, que chacun d'eux est (...)


Marcel Proust,
À la Recherche du temps perdu (La Prisonnière)

jeudi 2 mars 2017

Appel à contributions - JdmP 5 & 6


Chers auteurs (contributeurs, amis, curieux, humains...) 
Nous vous invitons une fois encore à faire parvenir des propositions
Pour faire partager un peu de son environnement littéraire, photographique ou dessiné du monde

— toujours dans l'esprit de reportage et de dépaysement chers au Journal.
Réception des textes possible jusque fin mars.
Des numéros 5 & 6 seront préparés dans le courant de l'année !
C'est un appel ouvert, n'hésitez pas à partager !

Bonne fin de semaine à tous
L'équipe Jdmp
(journaldemespaysages@gmail.com)

lundi 27 février 2017

extrait du Journal - Annie Lulu, Le Camp (extrait)




 « L'étendue du limon aspire la tête et la peur, vers les baraquements ; les pieds s'enfoncent dans la friche. Avant, c'était un morceau de ville. Les tsiganes sont debout, certaines cabanes ont été incendiées pour les faire fuir. Il fait froid. (...)
J'ai apporté de la tsuïca, pour réchauffer ce matin de mai. Face à l'entrée, à l'angle du départ, Marius attend toujours ; près de son père, un enfant, saphir au teint des Indes ! "A, mon petit Adi ! Mon filleul ! Viens dans les bras de tata Anicutsi !" Il mâchouille quelques mots dans notre langue natale et saute dans mes bras calcifiés par la nuit blanche. Adi, ma petite joie, a le nez qui coule. Dans une heure, la police viendra détruire le camp. Je l'appelle "Le Camp" mais Tinca n'est pas d'accord. Les affaires sont prêtes. On ne sait pas où on va.

Haïdé ! Haïdé ! Mon petit Adi, rires de vivre, si j'ai une maison, un jour, tu viendras, et tu joueras au bord des champs. Je te le promets.»


Annie Lulu, Le Camp (photo et texteextrait)
paru dans le Jdmp n°4, 2016

jeudi 23 février 2017

cadran terrestre n°7 : "Toute promenade vers le sud de Nantes est doublement une marche vers le soleil..."


Toute promenade vers le sud de Nantes est doublement une marche vers le soleil. Il n’y a aucune ressemblance entre les froids bocages, la verdure sombre, les toits d’ardoise, les villages sans vie, la ruralité pesante et massive des campagnes qui murent la ville du côté du nord, et les coteaux à vignes du pays Nantais que le beau nom rabelaisien du village de La Haie-Fouassière semble baptiser – les levées ensoleillées du sud de la Loire, leurs grèves, leurs guinguettes à beurre blanc et à grenouilles – les beaux ombrages de la Sèvre, l’élégance toscane de Clisson. La ville, qui s’est tardivement, difficilement implantée au Sud, par-delà quatre bras de la Loire, y trouve pourtant, on dirait, le terroir dont elle semble avoir levé spontanément, celui avec lequel son ton le plus familier est en consonance naturelle. Ville du vin, et non du cidre, presque autant vendéenne que bretonne, mais solidement accrochée et retenue aux dernières pentes du Sillon de Bretagne, n’aventurant qu’un pied peureux vers les grèves déjà méridionales de la rive gauche, elle semble regarder les rivages de St-Sébastien et de Trente-moult comme les lisières d’un pays de Cocagne, pays où elle puise sa sève populaire, pays qui la séduit et qui l’attire, mais dont un fleuve difficile lui a mesuré chichement les accès.


Julien Gracq, La forme d'une ville
p. 58-59, éd. José Corti

lundi 13 février 2017

extrait du Journal - Clara Breteau, Tranche de feu


    « On s'est tous assis autour du feu et on s'est mis à chanter en jouant à la guitare. Tu t'es assis derrière moi, en arrière du cercle, tu as avancé tes mains en direction du feu, et je les ai senties se glisser sous mon T-shirt. Je me suis retrouvée là, toi derrière moi avec tes mains sous mon T-shirt près du feu. Tes mains tendues comme cherchant à saisir la chaleur - sur la chair réfractaire - sur l'écran de mon dos. Tu étais derrière moi, et je sentais tes mains sous mon T-shirt et sous les pans de mon manteau de cuir qui tombait comme un rideau ; elles couraient sur mon échine et sur la tranche - car oui, moi aussi comme un livre j'ai une tranche, je ne le savais pas avant cela c'est toi qui me l'a appris - ma tranche, cette bande de peau que j'ai tendue de l'aisselle à la hanche. Et ta main elle aussi se fondait dans le feu, elle devenait le feu et tout se confondait - elle était le combustible comme j'étais le combustible comme le feu était aussi pour nous un combustible, car nous brûlions le feu, là, quand nous étions assis auprès du feu toi derrière moi devant. Donc tu montais et descendais tout le long de la tranche comme pour sonder l'épaisseur du livre, le grain du papier de couverture. (...)

Tu t'es levé. Et je suis restée comme tout le monde, les joues empourprées et le regard brillant. Comme tout le monde à cause de la musique, du bois qui crépitait de la chaleur des flammes. Et comme tout le monde aussi, évidemment, les yeux rêvant intérieurement sur un foyer éteint. »


Clara Breteau, Tranche de feu (extrait),
paru dans le Jdmp n°4, 2016

jeudi 9 février 2017

cadran terrestre n°6 : Combien me sont devenus proches ces gens de mon pays..., Takuboku

II


Le patois de mon pays
- parmi la foule de la gare
je m'en vais l'entendre



Comme un fauve qui souffre
mon esprit s'apaise
quand j'entends parler du pays



Et soudain cette pensée
"trois ans déjà que je n'ai entendu
le piaillement des oiseaux du pays"



Est-il mort le maître qui autrefois
m'a donné
ce livre de géographie



La balle
que j'avais lancée sur le toit de l'école
qu'est-elle devenue



Cette pierre
au bord du chemin de mon pays
cette année encore l'herbe a dû la recouvrir



Quand j'ai dû partir
ma soeur, petite encore, criait
"je voudrais des chaussures avec des lanières rouges"



Tous ces paysages peints que je voyais avant-hier
- et ce matin
ô les montagnes de mon pays



La petite musique du marchand ambulant
comme si je pouvais recueillir
ma jeunesse perdue



De ce moment
ma mère parfois nous parla du pays
nous entrions dans l'automne



Insensiblement
nous en vînmes à parler du pays
- odeur de mochi grillés dans la nuit d'automne



Que de choses m'attachent à Shibutami
le souvenir de ses montagnes
de ses rivières



Champs et rizières vendus
il ne leur reste que le saké
combien me sont devenus proches ces gens de mon pays


(....)


Takuboku, Fumées, traduit par Alain Gouvret,
Pascal Hervieu et Gérard Pfister
éd. Arfuyen (textes japonais)



lundi 6 février 2017

extrait du Journal - Florent Dumontier, "au sanctuaire des yeux..."



au sanctuaire des yeux
instable et provisoire
est le dépôt du jour
regarde
les arbres comme les livres balancer
à la nuit qui obombre
ce qui reste de rêve
- ce qui reste et déjà si peu -
un angle d'ambre
le bruit creux d'une voix qui craque
entre deux feuilles


Florent Dumontier, poème paru dans le Jdmp n°42016

vendredi 3 février 2017

cadran terrestre n°5 : Devant le pommier, Thomas Bernhard

Devant le pommier

Je ne meurs pas, avant d'avoir vu la vache
      dans l'étable de mon père,
 avant que l'herbe ne rende ma langue acide
      et que le lait ne métamorphose ma vie.
Je ne meurs pas, avant que ma cruche ne soit remplie à ras bord
      et que l'amour de ma sœur ne me rappelle
combien est belle notre vallée
      où ils battent le beurre
et tracent des signes dans le lard pour Pâques...
      Je ne meurs pas, avant que la forêt n'envoie ses tempêtes
et que les arbres parlent de l'été,
      avant que la mère ne sorte dans la rue avec un fichu rouge,
derrière la charrette cahoteuse, où elle pousse
      son bonheur : pommes, poires, poulets et paille -
Je ne meurs pas, avant que ne se referme la porte par laquelle
      je suis venu
devant le pommier -


***


Vor dem Apfelbaum

Ich sterbe nicht, bevor ich die Kuh gesehen habe
      im Stall meines Vaters,
bevor das Gras nicht meine Zunge säuert
      une die Milch mein Leben verändert.
Ich sterbe nicht, bevor der Rande meines Kruges voll ist
      und die Liebe meiner Schwester mich errinert,
wie Schön unser Tal ist,
      in dem sie die Butter kneten
und Zeichen in den Speck schneiden zu Ostern...
      Ich sterbe nicht, bevor der Wald seine Stürm schickt
und die Baüme vom Sommer reden,
      bevor die Mutter auf der Straβe geht mit einem roten Tuch,
hinter dem holprigen Karren, auf dem sie
      ihr Glück schiebt : Äpfel, Birnen, Hühner und Stroh -
Ich sterbe nicht, bevor die Tür zufällt, durch
      die ich gekommen bin
vor dem Apfelbaum -


Thomas Bernhard, Sur la terre comme en enfer
Traduit de l'allemand par Susanne Hommel
éd. La Différence, coll. Orphée



jeudi 2 février 2017

cadran terrestre n°4 : "La Terre nous en apprend plus long que tous les livres..."


La Terre nous en apprend plus long sur nous que tous les livres. Parce qu’elle nous résiste. L’homme se découvre quand il se mesure avec l’obstacle. Mais, pour l’atteindre, il lui faut un outil. Il lui faut un rabot, ou une charrue. Le paysan, dans son labour, arrache peu à peu quelques secrets à la nature, et la vérité qu’il dégage est universelle. De même l’avion, l’outil des lignes aériennes, mêle l’homme à tous les vieux problèmes.
          J’ai toujours devant les yeux, l’image de ma première nuit de vol en Argentine, une nuit sombre où scintillaient seules, comme des étoiles, les rares lumières éparses dans la plaine.
          Chacune signalait, dans cet océan de ténèbres, le miracle d’une conscience. Dans ce foyer, on lisait, on réfléchissait, on poursuivait des confidences. Dans cet autre, peut-être, on cherchait à sonder l’espace, on s’usait en calculs sur la nébuleuse d’Andromède. Là, on aimait. De loin en loin luisaient ces feux dans la campagne qui réclamaient leur nourriture. Jusqu’aux plus discrets, celui du poète, de l’instituteur, du charpentier. Mais parmi ces étoiles vivantes, combien de fenêtres fermées, combien d’étoiles éteintes, combien d’hommes endormis…
          Il faut bien tenter de se rejoindre. Il faut bien essayer de communiquer avec quelques-uns de ces feux qui brûlent de loin en loin dans la campagne.


Antoine de Saint-Exupéry, Terre des Hommes
p.139 (introduction), La Pléiade

cadran terrestre n°3 :"L'homme ne comprend pas le rêve de l'oiseau, son rythme ni ses allures..."


La gent ailée possède un bec, des ailes et des pattes palmées que l’homme aperçoit par éclairs, elle lui échappe sans cesse et il l’admire sans pouvoir converser avec elle, une gent chantante qui chasse, qui niche, tient ses conclaves et ses rites de société, rivalisant, combattant, voyageant et planant, offrant à l’homme une image enviable de liberté perpétuellement mobile car ce règne volant ne s’apprivoise pas ou peu, il est essentiellement sauvage c’est-à-dire non inféodé à l’homme. L’homme ne comprend pas le rêve de l’oiseau, son rythme ni ses allures. Rivalisant de légereté et de folie contemplative, l’oiseau va plus loin que l’homme, plus vite, son âme reste inaccessible comme le spectacle splendide du monde qu’il survole librement. L’oiseau vole, il plane, il est rapide et libre.


Odile Marcel, Littoral
p.234, Champ Vallon éditeur