jeudi 21 septembre 2017

extrait inédit - Émilie Notard, TeK km 23,40

TeK km 23,40 *
enlasse-moi berlin
cela fait trop longtemps que
je ne t’ai pas écrit
enlasse-moi et serre-moi fort
dans tes grands bras d’eau
tes caresses de grues et de greniers
enlasse-moi ennivre-moi
de tes parfums portuaires
noch riechst du nach
mehl, öle,
getreide, tabak
und zucker
**
marina emmène-moi
en bleu et blanc bateau
sur tes reflets de plume
tachés d’æncre et d’orage

* TeltowKanal (canal de Teltow) au kilomètre 23,40
** tu sens encore / la farine, les huiles, / les céréales, le tabac / et le sucre



©Émilie Notard, poème et photographie
contribution inédite, 2017

dimanche 13 août 2017

cadran terrestre n°19 : "Bien que ma jeunesse ait connu l'Orient semblable à un vieil Arabe..."

Bien que ma jeunesse ait connu l’Orient semblable à un vieil Arabe sur son âne dans l’invincible sommeil de l’Islam, les deux cent mille habitants du Caire sont devenus quatre millions, Bagdad remplace par les canots automobiles ses nasses de roseaux et de bitume où pêchaient ses paysans babyloniens, et les portes en mosaïque de Téhéran se perdent dans la ville, comme la porte Saint-Denis. L’Amérique connaît depuis longtemps les villes-champignons — mais ses villes-champignons n’effaçaient pas une autre civilisation, ne symbolisaient pas la métamorphose de l’homme.

Que la terre n’ait jamais changé à ce point en un siècle (sauf par la destruction) chacun le sait. J’ai connu les moineaux qui attendaient les chevaux des omnibus au Palais-Royal — et le timide et charmant commandant Glenn, retour du cosmos ; la ville tartare de Moscou, et le gratte-ciel pointu de l’Université ; tout ce que le petit chemin de fer à la cheminée en tulipe, si bien astiqué de la gare de Pennsylvanie, évoquait de la vieille Amérique, et tout ce que le gratte-ciel de Panamerican appelle de la neuve. Depuis combien de siècle une grande religion n’a-t-elle secoué le monde ? Voici la première civilisation capable de conquérir toute la terre, mais non d’inventer ses propres temples, ni ses tombeaux.

Aller en Asie, naguère, c’était pénétrer avec lenteur dans l’espace et dans le temps conjugués. L’Inde après l’Islam, la Chine après l’Inde, L’Extrême-Orient après l’Orient ; les vaisseaux de Sinbad abandonnés à l’écart d’un pont des Indes dans le soir qui tombe, et après Singapour, à l’entrée de la mer de Chine, les premières jonques comme des sentinelles.

Je reprends, par ordre des médecins, cette lente pénétration, et regarde le bouleversement qui a empli ma vie sanglante et vaine, comme il a bouleversé l’Asie, avant de retrouver, au-delà de l’océan, Tokyo où j’envoyai la Vénus de Milo, Kyoto méconnaissable, Nara presque intacte malgré son temple incendié — retrouvées naguère après un jour d’avion — et la Chine que je n’ai pas revue. « Jusqu’à l’horizon, l’Océan glacé, laqué, sans sillages… » Je retrouve devant la mer la première phrase de mon premier roman, et, sur le bateau, le cadre aux dépêches où l’on afficha, il y a quarante ans, celle qui annonçait le retour de l’Asie sans l’Histoire : « La grève générale est proclamée à Canton. »

Que répond donc ma vie à ces dieux qui se couchent et ces villes qui se lèvent, à ce fracas d’action qui vient battre le paquebot comme s’il était le bruit éternel de la mer, à tant d’espoirs vains et d’amis tués ? C’est le temps où mes contemporains commencent à raconter leurs petites histoires.

André Malraux, Le Miroir des Limbes (I, Antimémoires) 
p.10-13 éd. Gallimard coll. Folio

dimanche 23 juillet 2017

cadran terrestre n°18 : "Mexican is not a noun or an adjective..."

to forty-six UC Santa Cruz students and
seven faculty arrested in Watsonville for
showing solidarity with two thousand
striking cannery workers who were mostly
Mexican women, October 27, 1985

“Mexican”
is not
a noun
or an
adjective


“Mexican”
is a life
long
low-paying
job


a check
mark on
a welfare
police
form


more than
a word
a nail in
the soul
but


it hurts
it points
it dreams
it offends
it cries


it moves
it strikes
it burns
just like
a verb

Francisco X. Alarcon, The Other Side of Night
University of Arizona Press

lundi 26 juin 2017

cadran terrestre n°17 : "J'ai rêvé l'autre soir d'îles plus vertes que le songe..."


La Guadeloupe mystique de Saint-John Perse
Invitation au voyage, Arte diffusion
Chroniqué par Loïc Cery

cadran terrestre n°16 : "Une richesse infinie, pensai-je, me tendait les bras. Un millier de thèmes dans une fleur de pommier..."

(...)
Endless wealth,
I thought,
held out its arms to me.
A thousand topics
in an apple blossom.
The generous earth itself
gave us life.
The whole world
became my garden !
But the sea
which no one tends
is also a garden
when the sun strikes it
and the waves
are wakened.
I have seen it
and so have you
when it puts all flowers
to shame.
Too, there are the starfish
stiffened by the sun
and other sea wrack
and weeds. We knew that
along with the rest of it
for we were born by the sea,
knew its rose hedges
to the very water’s brink.
There the pink mallow grows
and in their season
strawberries
and there, later,
we went to gather
the wild plum.
I cannot say
that I have gone to hell
for your love
but often
found myself there
in your pursuit.

*

(…)
Une richesse infinie,
pensai-je,
me tendait les bras.
Un millier de thèmes
dans une fleur de pommier.
La terre, en sa prodigalité,
Ne nous refusait rien.
Le monde entier
devint mon jardin !
Mais la mer
que nul n’entretient
est aussi un jardin
quand le soleil la frappe
et que ses vagues
s’éveillent.
Je l’ai vue
comme tu l’as vue
faire honte
à toutes les fleurs.
L’on trouve aussi l’étoile de mer
séchée par le soleil
et d’autres laisses marines,
des algues. Nous savions cela
comme tout le reste
car nés auprès de la mer,
nous connaissions ses haies de roses
jusqu’au bord même de l’eau.
Là poussent la mauve rose
et en leur saison
les fraises
et là, plus tard,
nous allâmes cueillir
la prune sauvage.
Je ne peux dire
que je suis allé en enfer
pour ton amour
mais souvent
m’y retrouvai
à ta poursuite.


W. C. Williams, Asphodèle
trad. Alain Pailler
p. 36-39, éd. Points

extrait du Journal - Paul Hadrien, 18 avril 2014, 15h30, Chemin de Chez les Roux

« Planter un chêne dans le sous-bois. Qu'il ait de l'air, et éviter les racines des acacias. Nos avis divergent, sur l'emplacement. Yves, mon père, me laisse finalement le choix. Ce sera là, pour moi, près de la clôture, et visible au loin, de l'entrée du jardin. Je creuse, aère la terre ; je retire les radicelles et cailloux. La terre est noire, collante. Au fond du trou, prêt à abattre un dernier coup de pioche, un caillou jaune, presque doré se démarque. La terre ne s'y accroche pas. Je me penche pour le ramasser : il tient tout juste dans ma paume ; il est plat, légèrement bombé d'un côté, anguleux de l'autre – trois arrêtes régulières – et le tour effilé, tranchant. Il pèse soudainement lourd. Trois mois plus tard – le chêne est planté, la vie circule à son aise dans ses ramures. Je reviens d'un séjour dans le Périgord. Le caillou, la pierre du 18 avril, selon l'analyse d'un archéologue rencontré aux Eyzies, n'est autre qu'une pointe Levallois, pointe de flèche taillée par un homme de Neandertal, entre -100 000 et -40 000 ans. »

Paul Hadrien, 18 avril 2014, 15h30
Chemin de Chez les Roux, Charentes Maritimes
paru dans le Jdmp n°2, 2015

lundi 12 juin 2017

cadran terrestre n°15 : "En sortant de Dunwich, mon chemin longea d’abord les ruines..."

En sortant de Dunwich, mon chemin longea d’abord les ruines du monastères des franciscains puis quelques champs et un maigre bois de récente date, de toute évidence délaissé, où pins rampants, bouleaux et touffes de genêts poussaient si drus que je ne progressais plus qu’à grand-peine. Je songeais déjà à rebrousser chemin lorsque, soudain, la lande s’ouvrit devant moi. Entre mauve pâle et pourpre profond, elle s’étendait vers l’ouest, et la trace blanche d’une sente la traversait en serpentant doucement. Egaré parmi les pensées qui tournoyaient dans ma tête et comme hébété par la floraison exubérante, j’avançai sur la claire piste sablonneuse jusqu’au moment où, à ma surprise pour ne pas dire à ma frayeur, je me retrouvai devant le même petit bois délaissé d’où j’étais sorti environ une heure ou peut-être bien une éternité auparavant, comme il me semblait bien à présent. Tandis que je marchais, le seul point fixe d’orientation dans cette lande sans arbres, une très curieuse villa, flanquée d’une tour complètement vitrée qui me rappela bêtement Ostende, s’était encore et encore présentée - mais je ne m’en avisai qu’au bout d’un moment - sous un angle totalement inattendu, tantôt proche tantôt plus éloignée, tantôt à ma gauche, tantôt à ma droite, une fois même, la tour était passée en clin d’oeil, comme si elle avait roqué, d’un côté de la maison à l’autre, à croire que j’avais soudain sous les yeux non plus la villa réelle mais son reflet. Et ma conclusion était encore accentuée du fait que que les panneaux de signalisation aux embranchements et aux bifurcations, ainsi que je l’avais constaté en cours de route avec une irritation croissante, ne portaient aucune inscription mais uniquement, à la place des indications de lieux ou de distances, une flèche muette pointant dans telle ou telle direction. Si l’on suivait son instinct, on s’apercevait immanquablement au bout d’un moment que le chemin s’écartait toujours davantage du but que l’on visait. Piquer droit devant soi, à travers la lande, n’était guère envisageable à cause des touffes ligneuses se bruyères qui montaient jusqu’à hauteur de genoux, et je n’eus donc d’autre choix que de rester sur les chantiers sablonneux courbes et de tâcher d’enregistrer aussi précisément que possible les moindres changements de perspective. Parcourant ce territoire, que l’on ne pouvait sans doute embrasser du regard que du haut de la chaire vitrée de la villa belge, il m’arriva aussi, à plusieurs reprises, de rebrousser chemin sur une longue distance, et ce faisant, je me trouvai plongé au bout du compte dans un état de panique croissante. Le ciel bas couleur du plomb, le violet maladif de la lande qui finissait par vous troubler la vue, le silence bruissant dans les oreilles comme lorsqu’on écoute la mer dans un coquillage, les mouches qui ne cessaient de m’assaillir, tout cela me paraissait angoissant et horrible. Je ne saurais dire combien de temps j’ai passé à errer de la sorte, dans cette disposition d’esprit, ni comment je m’en suis finalement sorti. Toujours est-il que je me suis soudain retrouvé dehors, sur la grand-route, sous un chêne, voilà ce que je me rappelle, et que l’horizon tournoyait autour de moi comme si je venais de sauter d’un carrousel. Des mois après cette aventure qui m’est restée incompréhensible à ce jour, je suis retourné en rêve sur la lande de Dunwich, et j’ai arpenté, une fois encore, les sentiers inextricablement entrelacés, et une fois encore, je n’ai pas réussi à échapper à ce jardin labyrinthique qui me semblait avoir été aménagé spécialement pour moi.

W. G. Sebald, Les anneaux de Saturne
p. 201-204, éd. Actes Sud

jeudi 1 juin 2017

cadran terrestre n°14 : "J’y étais poussé par mon goût du dépaysement..."

J’y étais poussé par mon goût du dépaysement : j'aimais à fréquenter ces barbares. Ce grand pays situé entre les bouches du Danube et celles de Borysthènes, triangle dont j’ai parcouru au moins deux côtés, compte parmi les régions les plus surprenantes du monde, du moins pour nous, hommes nés sur les rivages de la Mer Intérieure, habitués aux rivages purs et secs du sud, aux collines et aux péninsules. Il m’est arrivé là-bas d’adorer la déesse Terre, comme ici nous adorons la déesse Rome, et je ne parle pas tant de Cérès que d’une divinité plus antique, antérieure même à l’invention des moissons. Notre sol grec ou latin, soutenu partout par l’ossature des rochers, a l’élégance nette d’un corps mâle : la terre scythe avait l’élégance un peu lourde d’un corps de femme étendue. La plaine ne se terminait qu’au ciel. Mon émerveillement ne cessait pas en présence du miracle des fleuves : cette vaste terre vide n’était pour eux qu’une pente et qu’un lit. Nos rivières sont brèves ; on ne s’y sent jamais loin des sources. Mais l’énorme coulée qui s’achève ici en confus estuaires charriait les boues d’un continent inconnu, les glaces de régions inhabitables. Le froid d’un haut-plateau d’Espagne ne cède à aucun autre, mais c’était la première fois que je me retrouvais face à face avec le véritable hiver, qui ne fait dans nos pays que des apparitions plus ou moins brèves, mais qui là-bas s’installe pour de longues périodes de mois, et que, plus au nord, on devine immuable, sans commencement ni fin. Le soir de mon arrivée au camp, le Danube était une immense route de glace rouge, puis de glace bleue, sillonnée par le travail intérieur des courants de traces aussi profondes que celles des chars. Nous nous protégions du froid par des fourrures. La présence de cet ennemi impersonnel, presque abstrait, produisait une exaltation indescriptible, un sentiment d’énergie accrue. On luttait pour conserver sa chaleur comme ailleurs pour garder courage. A certains jours, sur la steppe, la neige effaçait tous les plans, déjà si peu sensibles ; on galopait dans un monde de pur espace et d’atomes purs. Aux choses les plus banales, les plus molles, le gel donnait une transparence en même temps qu’une dureté céleste. Tout roseau brisé devenait une flute de cristal. Assar, mon guide caucasien, fendait la glace au crépuscule pour abreuver nos chevaux. Ces bêtes étaient d’ailleurs un de nos points de contact les plus utiles avec les barbares : une espèce d’amitié se fondait sur des marchandages, des discussions sans fin, et le respect éprouvé l’un pour l’autre à cause de quelque prouesse équestre. Le soir, les feux de camp éclairaient les bonds extraordinaires des danseurs à la taille étroite, et leurs extravagants bracelets d’or.

Bien des fois, au printemps, quand la fonte des neige me permit de m’aventurer plus loin dans les régions de l’intérieur, il m’est arrivé de tourner le dos à l’horizon du sud, qui renfermait les mers et les iles connues, et à celui de l’ouest, où quelque part le soleil se couchait sur Rome, et de songer à m’enfoncer plus loin dans ces steppes ou par-delà ces contreforts du Caucase, vers le nord ou la plus lointaine Asie. Quels climats, quelle faune, quelle race d’hommes aurais-je découverts, quels empires ignorants de nous comme nous le sommes d’eux, ou nous connaissant tout au plus grâce à quelques denrées transmises par une longue succession de marchands et aussi rares pour eux que le poivre de l’Inde, le grain d’ambre des régions baltiques le sont pour nous ? A Odessos, un négociant revenu d’un voyage de plusieurs années me fit cadeau d’une pierre verte, semi-transparente, substance sacrée, parait-il, dans un immense royaume dont il avait au moins côtoyé les bords, et dont cet homme épaissement enfermé dans son profit n’avait remarqué ni les moeurs ni les dieux. Cette gemme bizarre fit sur moi le même effet qu’une pierre tombée du ciel, météore d’un autre monde. Nous connaissons encore assez mal la configuration de la terre. A cette ignorance, je ne comprends pas qu’on se résigne. (…)

Marguerite Yourcenar, Les Mémoires d'Hadrien
P. 57-59, éd. Gallimard coll. Folio

extrait du Journal - Martin Wable, Géopoésie (extrait)

« Avant il y avait certainement moi. Avant est devenu de plus en plus impénétrable, et tant mieux. Mieux c'est le soleil qui brille. La réverbération.

J'ai parlé. De ce que j'ai dit, je peux trouver d'où je suis venu. Mais il y a eu le sable. Mon œil se nettoie sur chaque grain de sable. Il est le sable, il reste le sable des millions de fois, et la pierre, elle, a décousu mes projets.

J'habite dans la pierre. Je ne le pensais pas, je m'y suis logé. Suis-je assez clair ?  »

Martin Wable, Géopoésie (extrait du recueil Géopoésie, 2015)
paru dans le Jdmp n°1, 2014

samedi 13 mai 2017

extrait du Journal - Géry Lamarre, Forêt IX


 Barisaa


Arpentant toutes ces forêts
chuchotant à leur coeur
dans le creux
de certains troncs
j’ai déposé
en geste de voeux
des magies de papier

sollicitations
aumônes
offrandes
qu’elles s’infusent dans les rhizomes du monde
devenant fumure pour notre humanité

Géry Lamarre, Forêt IX (extrait du recueil Errer vents et forêtsparu dans Jdmp n°4, 2016