mercredi 29 mars 2017

cadran terrestre n°10 : "Je buvais du vin expédié d'Orvieto..."

Je buvais du vin expédié d’Orvieto dans de pansues bonbonnes de verre qui ballotent sur les camions, les unes petites, les autres très grosses enveloppées de paille ou de raphia. Les trompettes résonnaient dans les casernes et j’allais vers la Doire que le couchant glaçait de rose. Mon but était un petit café de joueurs d’une boule en bois de buis qu’on lance dans les prés et un plat, la polente aux grives. Je ruminais la fin des trésors que j’avais vus. Une dernier secret d’Aoste la claire, la veille, me fut livré ; en route, je tombai sur un essaim de vieux prêtres tannés par le soleil des montagnes, très dignes, leurs feutres noirs bien d’aplomb sur les oreilles velues. Ils avaient rendez-vous, tels des conjurés, au troisième étage d’une maison, à une session d’académie.

Maurice Chappaz
Grand Saint-Bernard
p.53, éd. Zoé

samedi 11 mars 2017

cadran terrestre n°9 : "J'aime mon pays..."


J’aime mon pays.
J’ai marché sous ses platanes,
j’ai dormi dans ses prisons.
Seuls dissipent mon cafard
son tabac et ses chansons.


Mon pays :
Bedrettine, Sinan, Younous Emré.
Les coupoles de plomb et les cheminées d’usine
sont l’oeuvre de mon peuple,
qui sait si bien rire de tout,
en douce.


Mon pays,
il est immense, mon pays,
on n’en finirait pas de le parcourir, vous semble-t-il.
Andrinople et Smyrne et Marache,
Trébizonde et Erzouroum.
Le plateau d’Erzouroum, je ne le connais que par ses chansons.
Et j’ai honte
de n’avoir jamais franchi le Taurus,
pour aller vers le sud,
vers les cueilleurs de coton.


Mon pays :
des trains et des chameaux, des Fords et des ânes chétifs,
des peupliers,
des saules,
une terre rougeâtres.


Mon pays :
ses forêts de sapins, ses eaux si douces,
ses lacs de montagne où nagent les truites
— truites d’un livre, sans écailles,
au corp d’argent qui rougeoie,
du lac d’Abant.


Mon pays :
les chèvres de la plaine d’Ankara,
l’éclat de leurs longs poils blonds et soyeux,
les grasses noisettes de Giressoun,
et les pommes d’Amassa,
aux joues rouges et au parfum de musc.


Et le olives,
et les figues,
et les melons,
et les raisins aux grappes bigarrées,
et les charrues de bois,
et les boeufs noirs.
Et puis,
les hommes de cette terre,
laborieux, honnêtes, courageux,
enfants admiratifs et joyeux,
devant tout ce qui est beau et ce qui est bon,
le ventre creux,
presque esclaves,
les hommes de ma terre…


Nâzim Hikmet, Paysages Humains
trad. Munevver Andaç 
p.366 - 367, éd. François Maspero

lundi 6 mars 2017

cadran terrestre n°8 : "Le seul véritable voyage..."


Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages, mais d'avoir d'autres yeux, de voir l'univers avec les yeux d'un autre, de cent autres, de voir les cent univers, que chacun d'eux voit, que chacun d'eux est (...)


Marcel Proust,
À la Recherche du temps perdu (La Prisonnière)

jeudi 2 mars 2017

Appel à contributions - JdmP 5 & 6


Chers auteurs (contributeurs, amis, curieux, humains...) 
Nous vous invitons une fois encore à faire parvenir des propositions
Pour faire partager un peu de son environnement littéraire, photographique ou dessiné du monde

— toujours dans l'esprit de reportage et de dépaysement chers au Journal.
Réception des textes possible jusque fin mars.
Des numéros 5 & 6 seront préparés dans le courant de l'année !
C'est un appel ouvert, n'hésitez pas à partager !

Bonne fin de semaine à tous
L'équipe Jdmp
(journaldemespaysages@gmail.com)

lundi 27 février 2017

extrait du Journal - Annie Lulu, Le Camp (extrait)




 « L'étendue du limon aspire la tête et la peur, vers les baraquements ; les pieds s'enfoncent dans la friche. Avant, c'était un morceau de ville. Les tsiganes sont debout, certaines cabanes ont été incendiées pour les faire fuir. Il fait froid. (...)
J'ai apporté de la tsuïca, pour réchauffer ce matin de mai. Face à l'entrée, à l'angle du départ, Marius attend toujours ; près de son père, un enfant, saphir au teint des Indes ! "A, mon petit Adi ! Mon filleul ! Viens dans les bras de tata Anicutsi !" Il mâchouille quelques mots dans notre langue natale et saute dans mes bras calcifiés par la nuit blanche. Adi, ma petite joie, a le nez qui coule. Dans une heure, la police viendra détruire le camp. Je l'appelle "Le Camp" mais Tinca n'est pas d'accord. Les affaires sont prêtes. On ne sait pas où on va.

Haïdé ! Haïdé ! Mon petit Adi, rires de vivre, si j'ai une maison, un jour, tu viendras, et tu joueras au bord des champs. Je te le promets.»


Annie Lulu, Le Camp (photo et texteextrait)
paru dans le Jdmp n°4, 2016

jeudi 23 février 2017

cadran terrestre n°7 : "Toute promenade vers le sud de Nantes est doublement une marche vers le soleil..."


Toute promenade vers le sud de Nantes est doublement une marche vers le soleil. Il n’y a aucune ressemblance entre les froids bocages, la verdure sombre, les toits d’ardoise, les villages sans vie, la ruralité pesante et massive des campagnes qui murent la ville du côté du nord, et les coteaux à vignes du pays Nantais que le beau nom rabelaisien du village de La Haie-Fouassière semble baptiser – les levées ensoleillées du sud de la Loire, leurs grèves, leurs guinguettes à beurre blanc et à grenouilles – les beaux ombrages de la Sèvre, l’élégance toscane de Clisson. La ville, qui s’est tardivement, difficilement implantée au Sud, par-delà quatre bras de la Loire, y trouve pourtant, on dirait, le terroir dont elle semble avoir levé spontanément, celui avec lequel son ton le plus familier est en consonance naturelle. Ville du vin, et non du cidre, presque autant vendéenne que bretonne, mais solidement accrochée et retenue aux dernières pentes du Sillon de Bretagne, n’aventurant qu’un pied peureux vers les grèves déjà méridionales de la rive gauche, elle semble regarder les rivages de St-Sébastien et de Trente-moult comme les lisières d’un pays de Cocagne, pays où elle puise sa sève populaire, pays qui la séduit et qui l’attire, mais dont un fleuve difficile lui a mesuré chichement les accès.


Julien Gracq, La forme d'une ville
p. 58-59, éd. José Corti

lundi 13 février 2017

extrait du Journal - Clara Breteau, Tranche de feu


    « On s'est tous assis autour du feu et on s'est mis à chanter en jouant à la guitare. Tu t'es assis derrière moi, en arrière du cercle, tu as avancé tes mains en direction du feu, et je les ai senties se glisser sous mon T-shirt. Je me suis retrouvée là, toi derrière moi avec tes mains sous mon T-shirt près du feu. Tes mains tendues comme cherchant à saisir la chaleur - sur la chair réfractaire - sur l'écran de mon dos. Tu étais derrière moi, et je sentais tes mains sous mon T-shirt et sous les pans de mon manteau de cuir qui tombait comme un rideau ; elles couraient sur mon échine et sur la tranche - car oui, moi aussi comme un livre j'ai une tranche, je ne le savais pas avant cela c'est toi qui me l'a appris - ma tranche, cette bande de peau que j'ai tendue de l'aisselle à la hanche. Et ta main elle aussi se fondait dans le feu, elle devenait le feu et tout se confondait - elle était le combustible comme j'étais le combustible comme le feu était aussi pour nous un combustible, car nous brûlions le feu, là, quand nous étions assis auprès du feu toi derrière moi devant. Donc tu montais et descendais tout le long de la tranche comme pour sonder l'épaisseur du livre, le grain du papier de couverture. (...)

Tu t'es levé. Et je suis restée comme tout le monde, les joues empourprées et le regard brillant. Comme tout le monde à cause de la musique, du bois qui crépitait de la chaleur des flammes. Et comme tout le monde aussi, évidemment, les yeux rêvant intérieurement sur un foyer éteint. »


Clara Breteau, Tranche de feu (extrait),
paru dans le Jdmp n°4, 2016

jeudi 9 février 2017

cadran terrestre n°6 : Combien me sont devenus proches ces gens de mon pays..., Takuboku

II


Le patois de mon pays
- parmi la foule de la gare
je m'en vais l'entendre



Comme un fauve qui souffre
mon esprit s'apaise
quand j'entends parler du pays



Et soudain cette pensée
"trois ans déjà que je n'ai entendu
le piaillement des oiseaux du pays"



Est-il mort le maître qui autrefois
m'a donné
ce livre de géographie



La balle
que j'avais lancée sur le toit de l'école
qu'est-elle devenue



Cette pierre
au bord du chemin de mon pays
cette année encore l'herbe a dû la recouvrir



Quand j'ai dû partir
ma soeur, petite encore, criait
"je voudrais des chaussures avec des lanières rouges"



Tous ces paysages peints que je voyais avant-hier
- et ce matin
ô les montagnes de mon pays



La petite musique du marchand ambulant
comme si je pouvais recueillir
ma jeunesse perdue



De ce moment
ma mère parfois nous parla du pays
nous entrions dans l'automne



Insensiblement
nous en vînmes à parler du pays
- odeur de mochi grillés dans la nuit d'automne



Que de choses m'attachent à Shibutami
le souvenir de ses montagnes
de ses rivières



Champs et rizières vendus
il ne leur reste que le saké
combien me sont devenus proches ces gens de mon pays


(....)


Takuboku, Fumées, traduit par Alain Gouvret, 
Pascal Hervieu et Gérard Pfister
éd. Arfuyen (textes japonais)



lundi 6 février 2017

extrait du Journal - Florent Dumontier, "au sanctuaire des yeux..."



au sanctuaire des yeux
instable et provisoire
est le dépôt du jour
regarde
les arbres comme les livres balancer
à la nuit qui obombre
ce qui reste de rêve
- ce qui reste et déjà si peu -
un angle d'ambre
le bruit creux d'une voix qui craque
entre deux feuilles


Florent Dumontier, poème paru dans le Jdmp n°42016